Bouffon

Vive les bouffons et les bouffonnes !

« Bouffon », cette expression qui, aux yeux de certains, résonne comme une insulte suprême à l’encontre de ceux qu’ils jugent comme plus cons qu’eux !  On en trouve toujours d’ailleurs même si cela demande du temps pour certains... Le « bouffon » : une expression que le Robert qualifie de « familière » et qui désigne celui ou celle (parce qu’il faut bien l’avouer le genre masculin n’a le monopole ni de la connerie, ni de la farce) qui est « sans intérêt, niais, ridicule »… Un dictionnaire qui propose même des synonymes comme « blaireau » ou « tocard », au cas où, en panne d’imagination, nous appellerions le capitaine Haddock à la rescousse pour trouver un quolibet ou une insulte à la mesure de notre courroux !

Tout cela semble bien éloigné des couloirs feutrés des entreprises où la bienveillance et les éléments de langage ciselés par une communication aussi muselée que maîtrisée règnent en maîtres … Et pourtant, diable que les entreprises, celles et ceux qui les dirigent ou y exercent simplement une quelconque responsabilité, en ont plus que jamais besoin !

Le mot « bouffon » vient d’un mot italien qui veut dire plaisanterie : « buffa ». Et cette buffa-là n’est pas la « buffala », celle dont on ne rit pas mais qu’on bouffe, au lait de bufflone (et pas de bouffon) c’est-à-dire la femelle du buffle qui, lui, vient de « bufalo », un autre mot italien.  « Buffa » n’est donc pas « madame bufalo » mais bien une farce. Le radical « buff » désigne en outre le gonflement des joues. La culotte que l’on dit « bouffante » vient de cette racine « buff ». Le « gonflement » à l’origine de la farce : en d’autres termes la caricature ou l’exagération qui révèle les traits principaux.

Le terme de « bouffon » semble peut-être donc injurieux pour certains mais il fait aussi référence à celui ou celle qui fait rire. Mais quand on ne rit pas, de soi surtout, alors celui qui révèle nos défauts devient la cible de l’injure, d’abord, et de la condamnation, ensuite, lorsque le roi ne rit plus, lorsqu’il estime sa toute-puissance écornée, comme Triboulet le bouffon de François Ier, immortalisé par Victor Hugo et dont Guillaume Meurice romance l’histoire dans « Le roi n’avait pas ri »…

Le bouffon est cet acteur qui amuse la galerie, à commencer par celle que les courtisans, cireurs de pompes et autres gens de cour arpentent dans l’attente d’une faveur ou d’une marque de distinction de la part de celui ou celle qu’ils enduisent de leur flatterie dégoulinante. Ces gens de cour dont Erasme disait dans son « Eloge de la folie » qu’« il n’y a rien de plus rampant, de plus servile, de plus sot, de plus vil que la plupart d’entre eux, et ils n’en prétendent pas moins au premier rang partout ». Le bouffon avait en effet une fonction importante à la cour des puissants : il distrait, il fait rire et il amuse. Mais en se moquant, avec une liberté qu’il est peut-être bien le seul à pouvoir s’autoriser, il ouvre l’esprit. La voix et la voie de la dérision incarnée par celui qui, présentant les traits du fou naturel aux clochettes qui tintent sur le ciboulot, est irresponsable et peut, par conséquent, être ce fou autoproclamé, sans entrave, qui tente d’éclairer de ses failles et fêlures ceux que le pouvoir isole et aveugle.

La toute-puissance guette les puissants, à mesure que l’isolement se renforce et que les flatteries et conseils aux intérêts bien compris engluent leur lucidité. Chacun d’entre nous est aussi soumis à ses propres aveuglements et enfermements, ceux de ses certitudes, de ses biais, de ses routines et de ses paresses.

Alors il faut bien la farce pour en sortir, « l’impertinence pertinente », le trait d’humour décalé à la manière de la tape amicale sur l’épaule qui n’invite pas à voir un « autre » monde mais à regarder celui-ci différemment. Le fou du roi précisément pour éviter au roi de devenir fou. Une nouvelle paire de lunettes pour prendre conscience d’un réel dont on se coupe facilement quand on en est loin, quand on en est tenu à l’écart ou tout simplement parce que c’est peut-être le propre de nos systèmes de pensée que de nous en isoler.

Le rire auquel le bouffon invite témoigne d’un recul, donc d’une liberté, face à tout ce qui détermine ! Ce rire-là est une résistance. Celle dont Umberto Eco dit : « le devoir de qui aime les Hommes est peut-être de faire rire de la vérité, faire rire LA vérité »… La farce du bouffon comme arme contre les soumissions et les asservissements. Ceux des puissants bien sûr, dont on aime toujours qu’ils soient malmenés et descendent de leur piédestal, mais également tous les autres, de la pensée unique à l’auto-censure ou au biais cognitifs en passant par les bulles informationnelles.  L’enjeu est en réalité celui de la lumière, celle qui éclaire celui ou celle qui en est l’objet, celle qui introduit un doute salvateur parce qu’elle est le germe d’un questionnement, d’une prise de conscience, d’une réflexion plus ouverte, plus riche, plus complète.

Les entreprises en ont besoin plus que jamais parce que les transformations qu’elles appellent de leurs vœux visent une capacité d’adaptation qu’il serait bien difficile de prétendre avoir en étant engoncé dans le culte de la maîtrise de tout et surtout de ce qui dérange le système établi ! On parle peut-être ici simplement de la combinaison d’un esprit critique mû par l’envie de bien faire et d’une forme de créativité, qui repose sur le décalage, et qui s’inscrit en droite ligne de la pensée latérale popularisée par Edward de Bono. Cette forme de créativité mérite d’ailleurs ici une petite précision : l’expression consacrée « think out of the box » qu’on assène souvent comme une injonction à la subversion reste au fond politiquement très correcte. Elle rappelle en effet implicitement que l’on conserve la boîte pour référence… Une pensée subversive car elle est en dehors de la boîte mais la boîte reste quand même son repère cardinal. Il s’agit, en quelque sorte, d’une pensée dont le degré d’anticonformisme est déterminé par sa distance à la boîte. Or, le fou du roi, par son irrévérence, retire la boîte.

Le bouffon offre en vérité une opportunité créatrice extraordinaire bien plus qu’il ne critique celui ou celle à qui il s’adresse. En critiquant la manière dont le pouvoir est exercé, les représentations sur lesquelles il s’appuie, la vision du monde qui le structure, il ne désarçonne pas celui qui l’exerce, il le remet en selle. En lui ouvrant les yeux, le fou du roi sauve le roi. Chacun étant roi à son niveau, chacun a donc besoin de son fou.

Guillaume Meurice écrit « qu’une farce est un cadeau en même temps qu’un espoir ». Or, pour l’un comme pour l’autre, il faut être deux, et c’est souvent-là où le bât blesse. Savoir accueillir cette impertinence, comme on accueille le doute comme une opportunité de progrès, est une qualité essentielle pour celui ou celle qui prétend exercer une quelconque responsabilité.

Ceux qui se moquent alors du bouffon en le pointant du doigt, plutôt que de chercher à comprendre les choses qu’il révèle, et qui sont peut-être salvatrices, s’aveuglent et s’assèchent. Il y a en effet souvent beaucoup plus de respect du bien commun de la part de ce fou-là que de la part des rond-de-cuir serviles, zélés à appliquer codes et normes d’un système dont ils profitent mais dont ils se foutent éperdument de la finalité et du devenir.

C’est alors qu’avec Nietzsche dans le « Gai Savoir » nous rions « de tous les maîtres qui ne se moquent pas d’eux-mêmes », à commencer de nous-mêmes, car en vérité, s’il faut être sérieux pour endosser une quelconque responsabilité, même infime, il ne faut surtout pas se prendre au sérieux.

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