Work Force View

Vers l’entreprise du troisième type ?

Ce titre renvoie non au fameux bouquin de Archier et Sérieyx mais au Film de Spielberg, « Rencontre du troisième type », faisant état d’une forme d'intelligence extraterrestre tentant d'établir un contact avec les Terriens. A l’heure où la très sérieuse Nasa lance une enquête pour expliquer les Ovnis, nous intéresserons-nous aux mutations du monde du travail, où bien des talents apparaissent comme des extraterrestres aux yeux d’employeurs étonnés de ne pas retrouver “le monde d’avant” ?

Y aura-t-il un “monde d’après” ?

Je me souviens que nous avions écrit il y a déjà deux ans, avec mon ami Thomas Chardin, un article intitulé « A cheval entre deux mondes ? ». Depuis, nous ne cessons de constater, mois après mois, les effets de plus de deux ans de crise sanitaire… une crise dont il n’est d’ailleurs pas certain que nous soyons sortis. Des habitudes pourtant très ancrées auparavant ont profondément changé ; des acquis ont été remis en cause ; la circulation des biens et des services a été fortement affectée ; le sens même du travail et de ses conditions a évolué ; la disponibilité des talents s’est considérablement tendue. En conséquence, la perception, les besoins et les attentes des salariés ne sont plus les mêmes. En cette matière, le probable et l’improbable ont parfois vu leurs rapports s’inverser. Les entreprises ont tout intérêt à comprendre et à intégrer dans leurs valeurs et leurs pratiques ces changements et ces évolutions de mentalité chez leurs salariés.

Nous n’avons qu’une vie

La pandémie a fait prendre conscience aux travailleurs que leur vie personnelle avait une valeur essentielle. La question ne se posait pas en ces termes dans un contexte de sécurité des personnes et des biens. Le « quoi qu’il coûte » a été transféré par beaucoup jusque dans leur vie professionnelle : 57 % des salariés français aimeraient ainsi « avoir un meilleur équilibre vie pro-vie perso même si cela implique une baisse de leur rémunération », comme nous le révèle l’enquête « People at Work 2022, l’étude Workforce View », menée par ADP Research Institute auprès de 32 924 salariés dans le monde, de tous secteurs et tailles d’entreprises, dont 15 683 en Europe et 1 951 en France. C’est plus globalement le cas de 50 % des actifs dans le monde et 44 % en Europe. Même si la France tient la tête sur ce sujet, le mouvement est tout de même au total d’une ampleur significative ! Il n’y a guère en Europe que l’Allemagne (38 %), l’Italie (35 %), et les Pays-Bas (33 %) à être un peu moins concernés par cette décroissance économique personnelle envisagée.

Il faut ajouter, pour alimenter cette dimension, que 30 % des salariés français accepteraient une baisse de salaire « si cela garantissait une flexibilité en termes de lieu de travail (à domicile, sur site ou hybride) ». Et sur ce point la moyenne européenne se situe à 33 %.

« Mieux » plutôt que « moins »

En tout état de cause, aujourd'hui, les travailleurs souhaitent plus que le seul salaire régulier, même si le niveau de rémunération arrive toujours en première position des motivations pour 67 % d’entre eux. D’autres facteurs ont fortement monté en puissance, qui amènent à élargir le champ de notre réflexion : par exemple, 64 % des salariés français aimeraient plus de flexibilité dans leurs horaires de travail, même à nombre d’heures égal. Ce qui est frappant, c’est que cette attente de flexibilité ne se limite pas à certains groupes, comme les familles avec enfants, mais concerne aussi 59 % de travailleurs sans enfants, qu’ils soient sur site ou en télétravail.

Les auteurs de l’étude font ainsi ce commentaire : « il n'y a pas si longtemps, de telles idées seraient parues ridicules : désormais, elles méritent que l'on y porte une attention sérieuse, en particulier si l'augmentation de salaire ne constitue pas une option viable. Certains employeurs commencent à se moderniser en testant par exemple la semaine de travail de 4 jours. Ainsi, la pensée créative se traduit petit à petit en changements concrets. »

L’engagement se rapproche donc de la relation contractuelle

Dans la question cruciale de la recherche et de la fidélisation des talents, ces changements de mentalité prennent un tour que les entreprises seront amenées – bon gré mal gré – à considérer sérieusement. La relation contractuelle reprend ainsi toute sa vigueur, cristallisant un besoin d’équilibre plus avéré que jamais.

Je cite encore l’enquête « People at Work 2022, l’étude Workforce View » : « Par nature, le travail s'est toujours apparenté à une transaction : les travailleurs échangent leur temps et leurs compétences contre une garantie de salaire, de préférence un sentiment de sécurité et idéalement, une sensation d'épanouissement personnel pour le travail accompli. Toutefois, les conditions de cette transaction paraissent évoluer à présent, du moins du point de vue des travailleurs ». On peut lire à ce sujet l’excellent article de Guillaume Rosquin dans RH info.

C’est une considération à prendre en compte lorsqu’on apprend que le nombre d’heures supplémentaires non rémunérées en France s’établit à une moyenne de 6h00, mais monte à 7,22h chez les 18-34 ans et à 7,88h pour les 18-24 ans. Comment peut-on penser qu’une telle situation pourra se prolonger plus longtemps ? Les conséquences risquent fort de ne pas se faire attendre !

Travailler plus pour gagner plus : une autre attente !

Il reste un autre cas de figure, peut-être en corrélation avec la donnée précédente : travailler plus, oui… mais à condition de gagner plus. Sur cette option, la France est en queue de peloton avec ses 50 %. La moyenne européenne à 55 % ; seuls les Espagnols sont à 48 %. Les Britanniques sont à 57 %, les Allemands à 63 %. Les différences de culture ne suffisent sans doute pas à expliquer ces chiffres ; les différences de choix de vie personnels et professionnels sont probablement plus impactantes. Tout dépend, en fait, des conditions de travail.

L’avenir est peut-être à un autre stéréotype : « travailler mieux pour gagner plus ».

Après tout, les extraterrestres ont peut-être des choses à nous apprendre ?

Tags:Work Force ViewPerception des salariésExpérience collaborateur

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