Organisation du travail

Penser le quotidien des salariés...

2/03/2022

...pour mieux repenser « leurs environnements professionnels quotidiens de proximité » à l’heure des transformations digitales.

Quotidien - « De chaque jour ; qui se fait, revient tous les jours » - Le Petit Robert. Cette notion de quotidien s’accompagne parfois d’une connotation négative. Elle peut être synonyme de routine, d’ennui, d’enlisement… Alain Rey, dans son dictionnaire de l’histoire des mots, rappelle que « la valeur péjorative de « monotone, banal », qui existait déjà en latin, s’est développée au XIXe s. ». Et pourtant. Et pourtant, le quotidien dans le monde du travail, sa solidité à tout le moins, nous permet de déployer nos actions professionnelles. Et pourtant, pour qui est attentif, la compréhension de ce quotidien peut permettre de comprendre les évolutions du monde du travail d’aujourd’hui et de demain. Ces enjeux sont cruciaux en cette période de questionnements intenses quant à la ré-organisation du travail dans les entreprises.

  1. Le quotidien, socle de nos actions professionnelles, de nos évolutions et des innovations d’aujourd’hui et de demain

« Ce sont toujours les mêmes gestes, d’abord la jambe gauche, toujours, chaussette, chaussure, puis la jambe droite et puis une gorgée de Volvic, toujours ». Ces paroles sont prononcées par Zinedine Zidane dans la publicité pour Volvic. Elles illustrent parfaitement ce quotidien des gestes qui composent nos vies professionnelles. C’est trivial à dire mais heureusement que l’on ne réapprend pas tous les jours à réaliser les actions constitutives de nos métiers. Ces routines sont le socle de nos actions professionnelles quotidiennes, de leur stabilité et de leur effectivité.

Arrivé à un certain degré de maîtrise, ces routines peuvent avoir un autre avantage : favoriser les évolutions. La maîtrise de nos activités nous offre la possibilité d’allouer des ressources (temps, énergie, compétences) à d’autres activités : améliorer nos manières de travailler, les changer, explorer de nouveaux sujets… Dans cette lignée, le quotidien peut aussi être le socle des innovations des pratiques de travail d’aujourd’hui et de demain. Les (r)évolutions des modes de travail, ou encore ce que l’on entend par le « futur of work », ne se produisent pas ex nihilo. Elles sont déjà contenues dans les pratiques professionnelles d’aujourd’hui ou parfois d’hier.

Le quotidien professionnel favorise donc des mouvements à première vue ambivalent : continuité et stabilité d’un côté, évolutions et innovations de l’autre. Nous rentrons là dans l’univers de la complexité tel que défini par Edgar Morin (1).

  1. Penser les dimensions du travail au quotidien : espaces, temps, relations sociales et dimensions biologiques de nos actions professionnelles

Dans son ouvrage « introduction à la pensée complexe », Edgar Morin rappelle que « la complexité est un tissu (complexus : ce qui est tissé ensemble) de constituants hétérogènes inséparablement associés ». Ce tissu du quotidien, terreau fertile (ou non) de nos actions professionnelles, est un entrelacement de différentes dimensions : des espaces de travail, des temps de travail et des relations sociales au travail. Autrement dit, s’intéresser au quotidien des salariés, c’est s’intéresser à la complexité des environnements de travail dans lesquels ils agissent. Ces environnements sont constitués par des dimensions spatiales, temporelles et sociales.

Les travaux fondateurs de Kurt Lewin ont favorisé le développement de nombreuses recherches en psychologie sociale et en psychologie de l’environnement. Le premier domaine s’intéresse à l’influence des autres sur nos comportements, nos émotions et nos pensées. Le deuxième domaine, intégrant la thématique du premier (telle que mentionnée précédemment), s’intéresse aussi à la manière dont l’espace et le temps influencent nos comportements, nos émotions et nos pensées. En son temps, Kurt Lewin avait démontré que nos comportements étaient la résultante à la fois de nos caractéristiques individuelles mais également de l’environnement (dans toutes ses dimensions) dans lequel nos comportements prennent place. La psychologie sociale a clairement établi depuis plus d’un siècle que nos comportements, nos pensées, nos émotions ne sont pas les mêmes en fonction de la présence d’une autre personne, d’un autre groupe de personnes. Ils fluctuent même en fonction de la nature des personnes présentes. Plus récente, la psychologie de l’environnement a néanmoins démontré depuis plusieurs décennies que nos comportements, nos émotions et nos pensées prennent place dans des environnements spatiaux et temporels et que ces environnements les influencent.

Ces recherches sur l’influence de notre environnement, dans ses dimensions sociales, spatiales et temporelles sur nos comportements, ont été étendues depuis plusieurs décennies dans le monde de l’entreprise. Par exemple, Il est établi de manière très claire que l’organisation des espaces de travail a une influence sur les flux de communication au sein des entreprises. Il est aussi clairement établi que nos actions professionnelles sont rythmées par des temps sociaux définis. Il est enfin très clairement établi que nous sommes sous influence au travail, comme nous influençons nos collègues, nos supérieurs hiérarchiques, nos clients, nos fournisseurs.

A ces dimensions sociales, spatiales et temporelles, il nous semble incontournable d’ajouter la dimension biologique qui nous constitue dans nos rapports au quotidien. Comme le soulignent plusieurs philosophes, dont Merleau-Ponty, nous sommes dans le monde du fait de notre corporéité. Les recherches en ergonomie et en santé et sécurité au travail montrent que cette corporéité, dans ses dimensions biologiques (nos aptitudes physiques et/ou cognitives par exemple), nous permet d’agir (ou parfois contraint nos actions). Cette corporéité est également affectée par nos environnements spatiaux, temporels et sociaux. Par exemple, certains espaces de travail, comme les open space, ne sont pas propices à la concentration et l’exécution de certaines tâches.

Espaces, temps, relations sociales, caractéristiques biologiques sont, à notre sens, les quatre dimensions fondamentales et constituantes de nos environnements professionnels dans lesquels se mettent en place nos actions professionnelles quotidiennes. Nous utiliserons par la suite le terme d’environnements professionnels quotidiens de proximité (2).

  1. Transformation digitale du travail : une nécessité de repenser les environnements professionnels quotidiens de proximité pour favoriser le travail

Lors d’une conférence d’une section locale du MEDEF en février 2022, un ancien directeur des relations sociales d’un grand groupe relatait l’échec de la mise en place du télétravail dans son entreprise, il y a 25 ans. Au nombre des points de blocage se trouvait la faiblesse des capacités technologiques de l’époque. Plus de deux décennies plus tard, même si tout n’est pas parfait, ce temps semble bien révolu. Les potentialités d’usages offertes par les technologies numériques, le volume des données qui peuvent être traitées et véhiculées d’un point à un autre ou encore l’accessibilité en termes d’équipement à une grande partie des salariés ont bien évolué. L’acronyme ATAWAD (« Anytime, Anywhere, Any Device ») est un emblème fort de cette révolution. Et pourtant, même si les progrès technologiques sont indéniables, l’ATAWAD dans les pratiques professionnelles ne coule pas toujours de source, à tout le moins n’est pas sans poser plusieurs difficultés quant à la modification des environnements professionnels quotidiens de proximité.

Prenons l’exemple du e-learning en entreprise. Le e-learning recouvre un ensemble de modalités numériques de formation dans les entreprises : modules e-learning d’autoformation, MOOC (Massive Open Online Course), applications sur mobile (pour travailler son anglais par exemple), videos servant de tutoriels… Beaucoup d’entreprises, notamment des grands groupes, disposent aujourd’hui de nombreux contenus e-learning, intéressants et souvent bien conçus. Et pourtant, l’ATAWAD appliqué au e-learning, notamment les dimensions « Anytime » et « Anywhere », ne coulent pas de source. Ces dispositifs, purement digitaux ou blended (mixtes c’est à dire associés avec des formations classiques en présentiel), sont encore marqués par de forts taux d’abandon ou tout simplement de faibles taux de consultation. De nombreuses entreprises sont obligées de repenser leurs dispositifs de déploiement auprès de leurs salariés en essayant d’institutionnaliser des espaces et des temps dédiés au suivi de contenus e-learning. En effet, se former en e-learning pendant les heures de travail, dans un open space où l’on risque de recevoir une remarque du type « tu n’as pas autre chose à faire que de te former », n’est définitivement pas chose aisée.

De manière encore plus proche de nous, et d’une actualité mordante, le télétravail forcé que nous avons expérimenté, pour une partie d’entre nous, nous a rappelé que travailler de chez soi n’est là aussi pas acte aisé. Il n’est pas toujours facile d’avoir un espace de travail dédié pour se concentrer et s’isoler de la vie de famille chez soi. Les temps sociaux, entre vie professionnelle et vie familiale, connaissent de nombreux brouillages. Sur le plan des relations sociales professionnelles, celles-ci s’appauvrissent. Sans remettre en cause les apports bénéfiques d’un, deux, trois jours de télétravail par semaine, l’expérience montre qu’il y a nécessité de redéfinir des environnements quotidiens de travail. La maison ne devient pas du jour au lendemain, et de manière permanente, un de ces environnements quotidiens de travail de proximité.

De manière plus globale, l’ATAWAD, en favorisant le télétravail et plus globalement le travail nomade, multiplie potentiellement les environnements quotidiens de travail de proximité d’un collaborateur. Pour les travailleurs nomades, que sont par exemple les ingénieurs d’affaires, le bureau, la maison (en situation de télétravail), l’entreprise d’un client, la salle d’attente d’une gare, la voiture, sont tous des environnements de travail quotidien de proximité avérés ou potentiels (pour citer les principaux). Tous ces environnements nécessitent d’être repensés pour favoriser le travail de ces collaborateurs nomades. On assiste à ce titre, dans plusieurs entreprises, dans certaines gares, dans certains cafés à une modification des espaces en vue de favoriser l’efficacité de ce travail nomade (3). 
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  1. Morin E., 2005, « Introduction à la pensée complexe », Points
  2. Nous adaptons ici la notion « d’environnement social de proximité » développée par Frédéric Wacheux dans son article « La gestion des ressources humaines et l’épistémologie du quotidien » :  cergors.univ-paris1.fr/docsatelecharger/9701.pdf
  3. Nous remercions Barbara Brantschen pour sa relecture patiente et restons bien évidemment seul responsable du contenu de cet article.

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