Apprendre

Apprendre (3) : La nécessité de l'éducateur

Nous avons vu dans nos deux précédents articles qu’apprendre est une « souffrance » nécessaire pour qui veut « faire société » :

1 - Apprendre : L'inévitable souffrance personnelle pour faire société
2 - Apprendre : Une nécessité personnelle et collective

Apprendre est en quelque sorte une responsabilité individuelle à l’égard d’un collectif devenu dès lors « bien commun ». Si la démarche peut paraître longue et pénible, elle n’est pas nécessairement synonyme de solitude. Chaque moment de vie, chaque événement, chaque rencontre façonnent ainsi notre devenir. C’est le message fort d’Edgar Morin[1] lorsqu’il relate ses souvenirs du siècle qui s’est déroulé devant ses yeux en écrivant qu’ils « témoignent que je suis devenu tout ce que j’ai rencontré ».

Voyager accompagné

Ce voyage de vie qui ressemble fort à une odyssée, parce que c’est la promesse d’un effort long et fastidieux pour celui ou celle qui s’y aventure, peut évidemment en effrayer plus d’un. Chaque rencontre qui prend la forme d’une main tendue ou celle d’un conseil rassurant sur les pas que l’on devra enchaîner pour avancer, ou qui éclaire le chemin pour mieux nous guider est alors une source de courage. Apprendre c’est sortir dehors ! Et dehors il fait froid. Le rôle de l’éducateur, qui accompagne et guide pour « sortir de soi », est alors déterminant.

Le sens des mots, là encore, est important. Éduquer est un verbe d’action qui signifie « conduire hors de soi ». Eduquer s’appuie en effet sur la racine latine ducere qui signifie « conduire ». Dans cette perspective, l’éducateur est celui qui accompagne en guidant l’apprenant « hors de lui » pour qu’il soit en capacité de faire cet effort d’apprentissage. L’éducateur élève l’apprenant. En l’aidant à sortir hors de lui, il l’aide à s’élever, à grandir, à l’image d’un humain dont l’un des premiers actes fondateurs est de se lever. Le rôle de l’éducateur, parce qu’il a fait « son » propre chemin avant que l’apprenant ne s’engage dans le sien et parce qu’il a éprouvé la difficulté, sait ce que cela représente pour l’apprenant. Il peut ainsi montrer pas à pas ce que chacun doit parcourir, sans jamais pour autant pouvoir le parcourir à sa place. Éduquer c’est en quelque sorte guider l’autre alors qu’il chemine sur sa propre route.

La démarche plus que le savoir

En cela, le formateur n’est donc pas nécessairement un « sachant » absolu qui dispense son savoir car éduquer ne saurait en aucun cas se limiter à instruire. L’image du puits de science invite en effet bien plus à y tomber de haut en bas et s’y noyer plutôt qu’à s’élever, à se mouvoir vers le haut, spirituellement et moralement. En cela les termes peuvent être trompeurs. L’expression « animateur de formation » ne doit pas non plus à cet égard faire croire qu’il ne s’agirait que d’animer la galerie en vue de satisfaire les apprenants. Animer une formation ce n’est pas une affaire d’entertainment (ce qui ne signifie pas que la dimension ludique n’y ait pas sa place) mais bien en l’occurrence donner une âme à la formation dont il s’agit. Le formateur est alors celui qui pousse l’autre à faire les efforts nécessaires pour apprendre, celui qui « allume un feu »[2] et donne des clés. Le savoir qui émaille cet apprentissage n’est alors pas en lui-même ce qui importe le plus. Lorsque Paul Valéry affirme qu’un « enseignement qui n'enseigne pas à se poser des questions est mauvais », il rappelle dans cette même optique que l’enseignement qui élève repose d’abord sur le grain à moudre que l’on offre et les questions que l’on suscite chez l’apprenant.

Ceci souligne à quel point l’essentiel réside d’abord dans la démarche d’apprentissage elle-même bien plus que dans les connaissances qu’elle mobilise. Une démarche qui consiste à discerner ce sur quoi il est nécessaire de douter et ce qu’il est nécessaire d’accepter en tant que tel pour pouvoir progresser. Le rôle essentiel de l’éducateur est alors de donner les moyens à chacun d’user d’esprit critique ou, en d’autres termes, comme y invite Patrick Bouvard, à aider l’apprenant à « attribuer à chaque chose la valeur de vérité et le degré de certitude qui convient »[3]. C’est au fond l’origine même du verbe enseigner qui vient d’insignare qui signifie « indiquer ». Le rôle de l’éducateur est ici de marquer d’un signe ce qui permet à l’apprenant de s’élever progressivement.

Éduquer est un devoir d’humanisation

Cette perspective, ouvre à nos yeux de très nombreuses questions que nous ne ferons qu’esquisser. D’abord, à l’échelle des institutions de formation, par exemple, elle invite à s’interroger sur les pratiques de certaines d’entre elles qui consistent à valoriser les publications de leurs « professeurs qui professent » bien plus qu’elles ne les incitent et les reconnaissent à la hauteur de leur envie et de leur capacité à éduquer. Sur un plan sociétal, elle invite à porter un regard renouvelé sur l’importance du rôle de l’éducateur dans toute société démocratique. En ce sens, elle suggère l’idée que l’éducation constitue le pilier primordial de sa pérennité. Sur un plan personnel enfin, elle dessine les contours d’une seconde responsabilité individuelle à l’égard de la société : apprendre, pour soi et pour les autres, oui, mais aussi transmettre, tout aussi fondamentale, car éduquer c’est humaniser.


[1] Morin Edgar, « Les souvenirs viennent à ma rencontre », Fayard 2019

[2] « Éduquer, ce n’est pas remplir un vase mais allumer un feu », phrase attribuée à Aristophane, Montaigne ou encore Rabelais…

[3] https://www.rhinfo.adp.com/rhinfo/2015/information-et-culture/

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