Compétence

Quand la compétence devient automatique : Le paradoxe du plastique

3/02/2021

 

Pourquoi faut-il faut apprendre à échouer ?

Grâce à sa grande plasticité maintenant reconnue* et grâce aux expériences que lui fait subir un être humain, le cerveau évolue, se transforme et modifie ses performances. Ce phénomène intervient durant le développement de l’enfant mais perdure tout au long de la vie. Le capital génétique existe mais il est sensible aux comportements des personnes qui vont lui donner des possibilités d’action dépassant son potentiel d’origine. De même nous possédons des compétences - ce que l’on sait faire - qui ne disent rien de notre potentiel - ce que l’on peut faire ; certains événements qui présentent un intérêt pour la personne vont déclencher chez elle une mobilisation de ses ressources, un déploiement de ses talents ; en fonction de son profil et de sa situation propre, les démarches vont être très différentes. C’est bien à chaque individu confronté à des situations professionnelles variées que revient la responsabilité d’enrichir ses connaissances, de faire évoluer ses capacités. Comment alors inciter les personnes à combattre la force de leurs habitudes, à dépasser la suffisance de certaines de leurs compétences, à entrer dans un mouvement inconfortable, voire risqué, mais qui participe à la nécessaire adaptation de leur employabilité ?

L’individu forme des enveloppes à mesure qu’il se développe

« Il est facile d’apprendre, il est difficile d’oublier »

Le monde du travail caractérisé par l’incertitude et le changement promeut l’organisation flexible et apprenante ; en effet, les évolutions rapides nécessitent que les opérateurs s’adaptent sans cesse, qu’ils réinterrogent en permanence leurs connaissances et leurs savoir-faire. La compétence est un processus de progrès continu où chaque individu va régler le rythme de remise en question de ses pratiques en fonction des sollicitations de son environnement. Lors d’une crise par exemple, les gens réagissent aux imprévus, recherchent naturellement à être efficace tout en préservant leur confort ; ils se réfèrent d’abord à ce qu’ils connaissent, à ce qu’ils ont expérimenté par le passé avec succès avant de comprendre que des réponses standard sont insuffisantes pour résoudre le problème. Par exemple, lors de la crise sanitaire récente, après les errements du début, après de nombreuses tergiversations, les acteurs apprennent de nouvelles connaissances, découvrent des réponses différentes, adoptent des comportements appropriés qui enrichissent leur aptitude à traiter des situations jusqu’ici inconnues. Comme un système informatique qui, au fil du temps, va enrichir sa base de connaissances pour accroître sa puissance de traitement et dégager des solutions de plus en plus sophistiquées, la personne va acquérir régulièrement de nouvelles capacités qui augmentent son potentiel d’origine. En multipliant ses expériences, l’être humain développe ses aptitudes et ses talents, étoffe ses savoir-faire : l’individu forme ainsi des enveloppes à mesure qu’il se développe. En outre, la satisfaction qui découle de sa réussite le rend de plus en plus légitime aux yeux de ses pairs ; tous lui accordent du crédit qu’il va ensuite réinvestir dans d’autres expériences, dans d’autres activités pour développer de nouvelles capacités, pour enrichir son portefeuille de compétences.

Le plastique, symbole de notre rigidité mentale

« Le confort est la première marche de la décadence »

Cependant, le sentiment d’efficacité personnelle que la réussite provoque peut étourdir ceux qui s’enferment alors dans une assurance si confortable qu’elle va empêcher la « déformation » ou limiter la « transformation » pourtant indispensable à une remise en question. Comme souvent rien ne se passe comme prévu, il faut, pour résoudre les problèmes savoir dépasser ses habitudes : Par exemple, dans la crise sanitaire actuelle nous constatons que de nombreuses personnes peinent à oublier leurs anciens repères au travail, tardent à adopter les attitudes appropriées à la nouvelle situation. Car fidèles à leurs habitudes, elles éprouvent des difficultés à quitter leur position, à remettre en cause leurs comportements acquis après de longues années d’effort pour maîtriser une activité ; figées, rigides, elles se maintiennent dans une situation stable et faussement sécurisante. Henry Mintzberg* l’expliquait de cette manière : « l’individu n’a aucune tendance spontanée à s’extraire de sa zone de confort, or nombre de compétences comportementales reposent sur de fausses croyances à déconstruire ». Le confort enferme et réduit notre vigilance, empêche de porter une attention aux signaux faibles qui devraient pourtant nous alerter ; à force de répétition, la compétence devient « automatique », elle apparaît comme une seconde nature pour les individus ou le collectif de travail qui la mettent en œuvre ; tous agissent alors efficacement sans éprouver l’effort qu’ils mobilisent naturellement. Ils produisent facilement la performance exigée par la situation.

 La réussite fait oublier le passé, les épreuves surmontées, les sacrifices engagés, les dommages causés sur l’environnement ; seul le résultat compte. Un peu comme la matière plastique*, symbole de notre société de consommation, phénomène industriel et conquête du monde moderne, qui s’avère également un désastre écologique ; fruit de la perspicacité de nos chercheurs et industriels, symbole de notre réussite occidentale, ce matériau s’est largement diffusé sur toute la planète parce qu’il apparaît comme une solution évidente et facile dans notre vie quotidienne. Il est pourtant en train d’étouffer une partie de la faune et de la flore sans que nous puissions réagir, tellement il rend de nombreux services aux êtres humains.

L’état normal de la compétence c’est l’état d’incompétence

 « Les vertus de l’échec* »

C’est à ce stade que la compétence peut devenir « dangereuse » ; la réussite que la compétence permet conduit parfois à l’arrogance de certains, et surtout peut nous entrainer à adopter une attitude de facilité qui expose à des biais cognitifs dont nous sommes les jouets : effet de halo, effet d’ancrage, généralisation, omission ... Par exemple, la crise du coronavirus a révélé quelques failles importantes* de notre système de santé que l’on croyait parmi les meilleurs du monde. Comme notre système éducatif, fierté de notre république, qui obtient des résultats médiocres dans les classements internationaux (PISA) à cause des inégalités qu’il génère. Ou combien de fois a-t-on vu des champions d’un jour qui se sont crus « arrivés » dès leur première victoire retourner dans l’anonymat après quelques tours d’honneur. Ou des enfants précoces, brillants, éblouis par les louanges, qui, « s’endormant sur leurs lauriers », n’ont pu rebondir après un échec, ou après une période douloureuse. Parce qu’il est difficile d’effacer ou de modifier les habitudes qui nous enveloppent lorsque nos capacités se développent ; seuls l’échec, les crises ou l’exigence posée par des tiers, par des institutions peuvent interrompre les illusions d’une compétence relative. La dynamique des compétences repose sur un processus permanent de remise en question. C’est bien le constat que l’on fait lorsque l’on entend de grandes figures expliquer leurs succès, des personnes qui témoignent de leur parcours exceptionnel ; on est surpris par leur humilité malgré leur talent et leurs réalisations. Lorsqu’ils racontent leur trajectoire, ils relatent beaucoup plus leurs difficultés, leurs échecs, leurs erreurs que leurs victoires. On se rend compte alors que la réussite, les victoires n’apparaissent qu’après de nombreux errements ; la réussite est un processus complexe gouverné par beaucoup d’humilité et de ténacité. Comme le lion considéré pourtant roi des forêts qui échoue en moyenne sept à huit fois avant d’obtenir sa proie ; puissance d’un roi parce que roi de la persévérance.
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 « La symphonie du vivant : Comment l’épigénétique* va changer votre vie » Auteur(s) : Joël de Rosnay - éditeur(s) : LLL, 2018

Henry Mintzberg* est un universitaire canadien en sciences de gestion, auteur de nombreux ouvrages sur le Management.

Le plastique* est un mélange contenant une matière de base (un polymère) susceptible d'être moulé, façonné, afin de conduire à n’importe quel objet.

Les vertus de l’échec* Auteur(s) : Charles Pepin - éditeur(s) : Allary, 22 septembre 2016Quelques failles importantes* ont été relevées dans notre système de santé : coordination public-privé, bureaucratisation des services hospitaliers, dépendance vis à vis de la Chine ….  Souvent comparé au système allemand qui consacre le même budget, le système français a montré ses limites lors de la crise sanitaire

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