À l’heure où les soft skills résonnent comme une nécessité dans le monde de l’entreprise - comme si l’on venait de découvrir que les compétences techniques, bien qu’essentielles, ne suffisent pas à faire de nous de bon·nes professionnel·les – l’esprit critique est parfois désigné comme l’une de ces qualités fondamentales et recherchées. Mais qu’entendons-nous réellement par esprit critique ? De quelle critique parlons-nous ?

La critique vient du grec Kritike qui désigne « l’art de critiquer ». Il ne s’agit ici en revanche pas du fait de porter un regard malveillant sur le travail d’autrui, son œuvre ou sa réalisation. Exposée ainsi, cette définition renverrait davantage à « l’esprit de critique », c’est-à-dire l’attitude d’une personne usant de moqueries, plus ou moins fondées, pour dérouter un adversaire dans une joute verbale ou à celle d’une personne que rien ne satisfait et qui se complait dans la plainte perpétuelle et non fondée.

Dans l’expression « esprit critique », la critique désigne la capacité de raisonner, de discerner, de questionner et, in fine, de rechercher la vérité. En d’autres termes, faire preuve d’esprit critique consiste à ne pas prendre pour argent comptant une information sans s’interroger sur sa véracité en la confrontant au réel, en la croisant avec d’autres éléments, finalement, en lui faisant passer ce que l’on pourrait nommer un « examen logique ».

Si la capacité de faire preuve de logique est nécessaire, cela ne peut suffire à doter quelqu’un·e d’un esprit critique. Selon DeVito et Tremblay (1993, cités par Boisvert, 2000), le penseur critique possède en effet une vingtaine d’habiletés qui relèvent de la logique dont la capacité à cerner un problème, à ordonner ses pensées, à tirer des conclusions… mais surtout, il ou elle doit également « adopter l’attitude appropriée », c’est-à-dire être « disposé·e » à user de cette logique. L’esprit critique serait donc un sifflet continue qui nous invite à user de nos habiletés de réflexion, une sorte d’éveil permanent, un appel à la recherche du vrai.

Cependant, l’esprit critique, considéré comme un examen logique continue, se confronte à deux limites :

  • Tout d’abord, l’incomplétude du savoir. Alors que Socrate savait déjà qu’il ne savait rien, Edgar Morin affirme que la connaissance complète est impossible puisque « un des axiomes de la complexité est l’impossibilité, même en théorie, d’une omniscience » (2005). Chercher à établir des liens entre les choses et les concepts, être en quête perpétuelle de compréhension du monde n’exclue pas, néanmoins, d’avoir conscience, dès le départ, de cette impossibilité.
  • Ensuite, la nécessité d’agir. Le questionnement doit être moteur, il doit nous pousser à avancer, à nous mettre en mouvement et ne peut, en aucun cas, devenir le sable mouvant dans lequel nous nous enlisons. Travailler, créer, construire, mais aussi simplement vivre, nécessite de prendre des décisions, d’agir, de faire. Alors, esprit critique et actions ne peuvent s’opposer.

Si l’esprit critique est nécessairement un questionnement perpétuel, il faut avoir également conscience de ces deux limites pour ne pas s’enfermer dans une quête du graal qui nous paralyserait. La pensée critique se distingue en cela de l’hyper-criticisme qui rejette à tout prix l’affirmation. Il s’agit finalement, selon les mots de Patrick Bouvard : « d’attribuer à chaque chose le degré de « certitude » qui lui convient ; ni plus, sinon cela devient de la croyance ; ni moins, sinon cela devient de la bêtise. »
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SOURCES :

Boisvert, J. (2000), La formation de la pensée critique : théorie et pratique, Bruxelles, De Boeck Université.

Morin E. (2005), Introduction à la pensée complexe, points.

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