Compétence

La dynamique de compétence, ou le voyage de l'âne

22/12/2020

De la prescription des tâches à l’émancipation de l’individu

« Un jour, l'âne d'un fermier est tombé dans un puits. L'animal gémissait pitoyablement pendant des heures et le fermier se demandait quoi faire. Finalement, il a décidé que l'animal était vieux et le puits devait disparaître. De toute façon, ce n'était pas rentable pour lui de récupérer l'âne. A l’aide d’une pelle, avec des voisins, il a commencé à boucher le puits. Au début, l'âne a réalisé ce qui se produisait et se mit à crier terriblement. Puis, à la stupéfaction de chacun, il s'est tu. Quelques pelletées plus tard, le fermier a finalement regardé dans le puits et a été étonné de ce qu'il a vu. Après chaque pelletée de terre qui tombait sur lui, l'âne se secouait pour enlever la terre de son dos et montait dessus. Rapidement, l'âne fut hors du puits et se mit à trotter »

La morale de cette fable*peut se résumer ainsi : Nos ennuis sont des pierres qui nous permettent de progresser et de recouvrer notre liberté. Cette métaphore veut illustrer l’évolution du concept de compétence et la manière dont nos sociétés le déclinent dans l’exercice quotidien des activités professionnelles où s’affrontent des stratégies d'émancipation de la part des uns et des stratégies de contrôle de la part des autres : entre la logique prescriptive, la logique de développement et la logique d’émancipation, la conception de la compétence se déplace et dépend de la légende qui nous habite. En s’appuyant sur quelques récits et histoires d’âne, nous proposons de revisiter dans ce texte quelques étapes dans l’évolution de cette notion.

L’âne de la Noria ou le travail à la chaîne

Parce que les hommes ont toujours recherché l’eau indispensable à la vie, ils ont inventé la noria, machine composée d’une grande roue, d’une chaîne sans fin et de godets ; cet engin que l’on utilise pour remonter l’eau d’un puits sert à irriguer les terres arides ou alimenter des canaux de distribution. La roue est entraînée par un chameau, un bœuf, une mule ou un âne, qui seul ou en groupe marche patiemment sur ce circuit : parfois les yeux bandés, l’âne de la noria tourne de manière mécanique autour de cette machine à remonter l’eau. L’image de l’instrument représente l’ingéniosité, l’intelligence, la capacité technique de l’homme ; elle s’oppose à celle de la bête, décérébrée, soumise à la volonté des hommes. La compétence de l’équidé est réduite à sa capacité de reproduire un geste pensé par un autre, rendu simple afin de mobiliser le minimum d’intelligence ; la division du travail sépare la conception (la fonction de l’ingénieur) et les différentes tâches d’exécution (le rôle de l’ouvrier ou de l’employé). Le travail à la chaîne améliore le système de production, mais devient aliénant et déresponsabilisant puisque la mission de l’ingénieur consiste à contenir le travail dans un cadre strict afin de conduire à la standardisation et faciliter le contrôle. La compétence est élémentaire, l’opérateur applique un protocole, une procédure sans pensée, sans imagination, sans initiative. Son corps est affublé d’un équipement spécialisé, son esprit est bridé et le bandeau sur les yeux est une allégorie pour exprimer la volonté de réduire son autonomie. Seules les jambes et la force de travail sont mobilisées au service du maître. Comme l’âne dont l’image simple et modeste s’oppose à celle de son semblable, le cheval, animal reconnu par son caractère noble, la compétence revêt des interprétations variées, parfois dévalorisantes - « exécutant, premier de cordée » - éloignées de la notion de statut ou de qualification qui y est parfois rattachée.

L’âne de Buridan ou la logique du développement

L’âne qui retrouve la liberté reprend son chemin ; il suit la route qui s’ouvre devant lui. Maître de son destin, il avance et progresse à un rythme que lui seul décide. Parfois il choisit de se reposer dans un pré verdoyant, d’autres fois il accélère le pas sur un sentier escarpé car motivé par la vision d’un verger. Mais lorsqu’il atteint les mets sucrés dont il a tant rêvé, son esprit vient à douter. Que manger ? faut-il rester ici dans ce jardin des délices ou bien prolonger ce voyage de la liberté ?

L’âne de Buridan fait référence à une légende selon laquelle un âne est mort de faim entre deux picotins d'avoine (ou entre un seau contenant de l'avoine et un seau contenant de l'eau) faute de choisir ; Le dilemme poussé à l'absurde montre la difficulté de choisir son chemin. Davantage d’autonomie, de prise d’initiative accroît la puissance d’agir et renforce la dynamique de compétence en s’appuyant sur le développement de la confiance en soi. Mais l’espace « infini » des possibilités d’orientation interroge à la fois sa motivation du moment et ses désirs profonds ; il questionne son projet. Il faut bien reconnaître que beaucoup de gens ne ressentent pas le besoin de multiplier leurs expériences professionnelles, de visiter des contrées exigeantes et lointaines ; par manque d’ambition ou parce que leurs préoccupations principales sont domestiques, ils préfèrent leurs certitudes à la liberté, subissent leur destin en optimisant leurs conditions de vie. Arrivés à maturité dans leur métier, d’autres individus devenus autonomes veulent prendre en charge des responsabilités en imposant « leur patte ». Riche des expériences passées, déterminé par une histoire, une formation initiale, mû par des injonctions sociale et familiale, chaque homme conduit son chemin porté par l’illusion du libre arbitre.

La « crise de milieu de vie » est un temps de recul, l’occasion d’une remise en question pour revoir sa situation professionnelle et l’opportunité de réaliser un bilan de compétences. L’adulte en transition a besoin d’un « miroir » qui l’aide à réfléchir son projet et son parcours passé afin qu’il mobilise toutes ses ressources qui lui serviront ensuite à se projeter, à construire un plan d’action crédible. Car pour avancer et évoluer, il faut mener une négociation avec les moteurs principaux de nos vies.

L’âne de Stevenson* ou le chemin vers soi

Utilisé au cours des siècles comme bête de somme et de trait, la littérature présente l’âne généralement comme un animal lent, sot et têtu. « On ne fait pas d’un âne un cheval de course » Ce proverbe connu de tous signifie que les attributs de l’âne seraient limités à de faibles dispositions naturelles, jamais en situation de concurrencer le cheval. Le bonnet d’âne qui punissait les cancres, ainsi que de nombreuses légendes ont donné à cet animal une réputation injustifiée qui est ensuite passée dans le sens commun.

Or les éthologues nous informent que le caractère têtu qu’on lui prête provient de sa grande sensibilité et d’une intelligence supérieure à celle du cheval : « on éduque un âne, alors qu’on dresse un cheval ». Le bonnet d’âne est en réalité une manière symbolique de transférer l’intelligence de l’animal vers l’élève stupide. Sur le chemin de Stevenson, l’âne accompagne l’homme dans son voyage, console les peines de cœur de l’écrivain, il apparaît le témoin attentionné d'un autre voyage en parallèle de celui effectué physiquement par Stevenson, un voyage d'ordre spirituel et initiatique. Car l’animal affectif et sociable est à sa place au milieu des vivants ; gai et discret, il est un solide compagnon pour porter ceux qui chargés ou fatigués ne peuvent plus avancer. Patient et fidèle, il est équipé pour supporter les cris et les grincements des enfants et des plus grands.

Réfléchi, à l’écoute, son art d’influencer notre état présent fait partie de ses talents qui sont exploités lors de voyages singuliers (avec des enfants, avec des personnes en situation de handicap, avec des individus dans une démarche initiatique, …). C’est parce qu’il sait toujours réfléchir son action et ses relations qu’il donne de l’assurance à ceux qui manquent de confiance. Par son effort pour suivre notre chemin tout en restant lui-même, l’âne multiplie les expériences, développe des compétences de nature très variée ; il enrichit ses capacités. En incarnant les multiples rôles qui lui sont offerts ou demandés, en voyageant dans l’archipel des compétences, par son travail et grâce à sa ténacité, il acquiert une forme de liberté. Hermann Hesse affirmait : « rien ne coûte plus à l’homme que de suivre le chemin qui mène à lui-même ». Sauf pour l’âne, le chemin est son destin, car l’effort et l’humilité sont dans sa portée.
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La légende de l'âne et du puits - bourricot.com

« Voyage avec un âne dans les Cévennes » de Robert Louis Stevenson paru en juin 1879.

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